Quand l’histoire prend tout son sens dans la pratique

16 Décembre 2021

« Il est impossible de raconter l’histoire de l’Europe sans tenir compte de l’Ukraine. » Telle est la devise du programme « Ukraine in European Dialogue » (L’Ukraine dans le dialogue européen) à l’Institut des sciences humaines de Vienne en Autriche (Institut für die Wissenschaften vom Menschen ou IWM). Il s’agit d’un projet scientifique axé sur des bourses, des événements et des publications dans le but d’amener des érudits et des intellectuels ukrainiens ainsi que des homologues d’Europe et d’Amérique du Nord à se pencher sur les enjeux les plus pressants auxquels le monde doit faire face aujourd’hui. Ce programme part du principe que les deux parties ont tout à gagner des observations sur la politique et la société civile qui ressortent de cet échange mutuel. Le projet est né en 2015, dans la foulée de la révolution de Maïdan, de l’annexion russe de la Crimée qui a suivi et de l’invasion par la Russie de l’est de l’Ukraine. Depuis 2019, il est financé par le Fonds Temerty auprès de KBF CANADA.

Mykola Balaban

Mykola Balaban, jeune historien ukrainien, nous raconte comment la bourse qu’il a obtenue dans le cadre de ce programme a influencé sa vie professionnelle et ses recherches.

De l’importance de sortir de sa bulle   

Mykola Balaban a passé le premier semestre de l’année 2019 comme jeune chercheur invité (Junior Visiting Fellow) au sein du programme « Ukraine in European Dialogue ». Il se souvient encore de cette expérience qu’il qualifie de « fantastique ». Il s’agit là d’une réaction généreuse pour un universitaire. Celui-ci a sans aucun doute fait bon usage du temps qu’il a passé à Vienne : lors de son séjour à l’Institut, il a rédigé la quasi-totalité de sa thèse de doctorat. Il a tiré parti non seulement du calendrier du programme de l’Institut riche en événements, mais aussi de l’interdisciplinarité du milieu académique. « Comme l’IWM définit les sciences humaines de manière très large, l’effet Médicis est en action », déclare Mykola Mykola. Ainsi, le jeune historien a eu l’occasion d’interagir avec des chercheurs de disciplines diverses et de bénéficier de ce qu’il qualifie d’« examen par les pairs à enjeux réduits » – grâce à un échange d’observations et d’idées avec ses collègues.

Lieu idéal d’échange et de partage, l’IWM permet vraiment aux introvertis de sortir de leur coquille, explique Mykola en riant. Il plaisante en disant que deux individus vivent en lui : l’un est un universitaire, qui réfléchit et observe, l’autre est un homme d’action. En Ukraine, il consacre beaucoup de temps à des activités de bénévolat pour diverses initiatives, donc l’homme d’action l’emporte. Grâce à la bourse qu’il a obtenue dans le cadre du programme « Ukraine in European Dialogue », Mykola a eu l’occasion de prendre du recul et de se concentrer sur ses recherches. « Cela m’a permis de sortir du contexte ukrainien et, en prenant de la distance par rapport aux préoccupations posées par ce contexte, j’ai pu me comprendre différemment et réfléchir autrement aux problèmes de l’Ukraine. »

Recherche scientifique sur la violence et la pratique

Sa thèse portant sur « deux semaines de violences interconnectées dans le massacre de la prison de Lviv, les pogroms antisémites et le meurtre de professeurs polonais du 22 juin au 4 juillet 1941 », Mykola Balaban se spécialise dans la micro-histoire de la violence.

Mykola Balaban lors de la présentation de sa thèse (juillet 2021) au musée mémorial du « territoire de la terreur » à Lviv en Ukraine (Crédit photo : Nataliia Khasanshin)

Contrairement à de nombreux scientifiques qui s’intéressent au « tournant national » de ces conflits et qui se concentrent exclusivement sur une vague de violence en ignorant les autres, Mykola Balaban s’efforce de ne pas envisager ces trois événements séparément. Il les considère plutôt comme les « […] ondes enchevêtrées d’un même processus, celui de la violence de masse déclenchée par la guerre, mais englobant la population civile ».

Mykola lui-même est allé dans l’est de l’Ukraine, en service dans l’armée ukrainienne, et s’est retrouvé au cœur de l’action dans l’oblast de Donetsk. Lorsqu’on lui demande de raconter comment sa formation d’historien a influencé cet épisode de sa vie, il explique simplement que, pour lui, cette expérience a surtout été anthropologique et qu’elle lui a permis de donner un sens à l’histoire à laquelle il n’avait jusqu’alors réfléchi que d’un point de vue académique.

Avant de rejoindre l’armée, Mykola Balaban a passé deux mois en Israël où il a effectué des recherches dans des archives. Les articles qu’il lisait alors dans la presse israélienne, surtout les journaux de langue russe, l’ont poussé à rejoindre l’armée. De nombreux médias rapportaient que « l’Ukraine était en train de s’effondrer » et qualifiaient la situation de « guerre civile », comme si la société s’était spontanément embrasée. Son expérience sur le front dans l’est de l’Ukraine a dissipé toutes ces inquiétudes.

L’histoire comme moyen de donner du sens au monde actuel

À l’armée, Mykola Balaban a observé les théories avec lesquelles il travaille en tant que chercheur se manifester dans la vie réelle. Si aucune tension ne préexiste entre des communautés nationales ou des classes sociales, il est peu probable que la violence éclate. En dehors des occasionnels bombardements et explosions, les villages dans lesquels il a été envoyé étaient relativement calmes. Après avoir vécu cette expérience, il a eu plus de mal à lire des études qui affirmaient, par exemple, une corrélation directe entre la violence et l’idéologie. « C’est une vision très réductrice des choses. La réalité c’est qu’il est très difficile de se mettre à tirer sur une autre personne », conclut Mykola. Ses recherches antérieures sur la violence lui ont toutefois permis de voir ses mécanismes sous un autre angle. Cette perspective a été d’une aide précieuse sur le terrain, où ses conseils étaient vitaux pour ses supérieurs et les civils qu’il protégeait.

Ainsi, Mykola Balaban a de bonnes raisons de contester que l’histoire n’est qu’une science morte, quelque chose qu’on écrit dans des livres et qu’on étudie dans des bureaux poussiéreux. Il est convaincu que l’histoire bien écrite unit le présent, le passé et, dans une certaine mesure, l’avenir : « l’histoire nous permet de comprendre les mécanismes qui régissent la société, sans devoir mener une sorte d’expérience politique ». Il estime que si l’on aborde l’histoire en posant les bonnes questions, on peut obtenir de nombreuses réponses, et pas seulement pour soi-même.

Le développement horizontal de la confiance

En tant qu’historien, Mykola Balaban travaille beaucoup avec les concepts de violence et de méfiance. Il essaie d’utiliser ces connaissances auprès du Centre ukrainien de communications stratégiques et de sécurité de l’information. L’une des missions de ce centre est d’exposer les attaques cognitives contre l’Ukraine.

Mykola Balaban lors d’un forum d’art à Zaporijia en Ukraine

Le monde actuel est submergé par la désinformation. Ce problème se manifeste de manière particulièrement aiguë en Ukraine dans un contexte de pandémie, où la confiance dans les instituons de l’État et dans la science est mise à rude épreuve. Une explication toute simple serait de dire que le passé soviétique de ce pays a brisé la confiance de son peuple envers l’autorité publique. Pour Mykola, cette explication est trop simpliste ; le même problème s’observe dans d’autres régions du monde. L’Ukraine a d’ailleurs été l’un des premiers champs de bataille de la guerre de l’information.

Mykola partage la perception de Hannah Arendt, selon laquelle le fondement de la société est constitué de connexions horizontales. Les personnes interagissent et instaurent des relations basées sur la confiance, non pas verticalement, mais horizontalement, ce qui signifie qu’elles doivent avoir confiance les unes envers les autres. L’évolution historique de l’Ukraine a retardé la formation de telles connexions. Bon nombre d’Ukrainiens se sont vu inculquer le mantra suivant : il ne faut pas faire confiance à un autre résident de la kommounalka (ou appartement en commun), il ne faut faire confiance qu’à la personne siégeant au Kremlin qui se charge de tout le travail de réflexion. « En apparence, on doit faire preuve de loyauté envers quelque chose extérieurement, alors qu’intérieurement on est peut-être une personne totalement différente. Voilà le problème du peuple ukrainien, qui doit découvrir comment surmonter ça. » Comme Mykola essaie de le montrer, cette double mentalité est toujours présente chez de nombreux Ukrainiens et Ukrainiennes, même si les choses évoluent lentement.

Le savoir-faire unique des organisations civiques

La révolution de Maïdan qui a eu lieu en 2014 est une preuve manifeste de ce changement. Mykola Balaban est convaincu que les organisations civiques qui ont été constituées depuis lors jouent un rôle d’immunité naturelle contre certains virus. Le savoir-faire de la société civile pourrait servir à lutter contre la désinformation sur la pandémie également. Comme l’explique Mykola : « nous disposons déjà d’organisations et d’institutions civiques très solides qui effectuent des recherches et écrivent sur la désinformation et qui rassemblent des éléments de preuve, qu’il s’agisse de la COVID, de l’histoire ou de récits externes qu’on nous impose ».

Selon lui, en revanche, les institutions de l’État n’ont pas encore développé un tel savoir-faire. Et c’est ce que ce jeune historien essaie de mettre en place, en combinant son expérience académique et pratique.

En 2014-2015, la population ukrainienne a montré à quel point elle pouvait se mobiliser autour de la bonne cause. « Nous avons été capables de nous battre. Il me semble à présent que nous sommes entrés dans une phase d’apathie, en particulier en ce qui concerne la lutte contre l’attaque ou la guerre de l’information. » Le prochain défi auquel la société contemporaine devra faire face concerne la transition entre la piste de sprint et le marathon.

Lidiia Akryshora, assistante de recherche. Programme « Ukraine in European Dialogue »