Où qu’ils soient dans le monde, les journalistes en zone de conflit courent un grave danger physique et, par extension, présentent un risque élevé de troubles comme le TSPT et la dépression

16 Décembre 2021

Un stylo et une balle disposés horizontalement symbolisent la confrontation entre le pouvoir de l’écrit et le pouvoir des armes et de la politique.

En mai 1999, le DAnthony Feinstein, neuropsychiatre au Sunnybrook Health Sciences Centre (Centre des sciences de la santé Sunnybrook) de Toronto, traitait une patiente qui avait du mal à s’exprimer et qui passait par des états de conscience et d’inconscience. L’accident vasculaire cérébral écarté, le Dr Feinstein se rendit compte que les symptômes de sa patiente étaient causés par un niveau de stress intense.

Dès que sa patiente eut retrouvé la parole, le Dr Feinstein apprit qu’elle était journaliste sur le front et qu’elle avait suivi une famine en Afrique de l’Est où elle avait connu la mort et la souffrance dans des proportions colossales. Lorsque son caméraman fut tué au cours d’une émeute liée à la famine, elle se tourna vers l’alcool pour calmer ses nerfs. C’est à son retour au Canada qu’apparurent les symptômes qui la conduisirent à l’hôpital.

« Le Dr Feinstein a changé la manière dont les organes de presse considèrent les traumatismes psychologiques, aidant ainsi un nombre incalculable de journalistes. » – Journaliste

De fil en aiguille, le Dr Feinstein apprit à mieux connaître sa patiente et fut intrigué par quelque chose qu’elle lui révéla. Elle était consciente qu’elle avait besoin d’une aide psychologique, mais elle ne cherchait pas à en obtenir parce qu’elle savait que cela risquait de compromettre sa carrière. « Vous ne comprenez pas ma profession, docteur », lui confia-t-elle. « Un premier signe de faiblesse comme celui-ci et on ne vous envoie plus jamais sur le terrain. J’adore mon travail et je ne voulais pas sacrifier ma carrière. »

Nouvelles explorations

Déconcerté, le Dr Feinstein décida de se plonger dans la littérature psychiatrique sur les journalistes, la guerre et la santé émotionnelle. S’il trouva de nombreux documents consacrés au traumatisme émotionnel chez les soldats, les pompiers, les policiers et les victimes de viol, d’agression ou d’accidents de la route, à sa grande surprise, il ne dénicha pas une seule publication sur les journalistes en zone de guerre ou de conflit.

Cette découverte allait réorienter le travail du Dr Feinstein et l’emmener sur une voie qu’il ne pouvait imaginer. Il entreprit la toute première étude sur la santé émotionnelle des journalistes qui définissent leur carrière par leur travail dans des zones de guerre, révélant ainsi que ces personnes présentent des taux élevés de TSPT et de dépression au cours de leur vie.

Cette étude fut reprise par le New York Times et, tout à coup, les organes de presse s’intéressèrent davantage au bien-être psychologique des journalistes qu’ils envoyaient travailler dans les régions les plus dangereuses du monde. Après les attentats du 11 novembre et au début de la guerre en Iraq en 2003, plusieurs organes de presse se mirent à demander au Dr Feinstein de fournir un accompagnement social et psychologique aux membres de leur équipe qui en éprouvaient le besoin et de leur donner son avis sur des questions telles que la nocivité ou l’utilité psychologique liée à l’intégration de journalistes dans des unités militaires. Peu de temps après, il fut contacté par l’UNESCO pour mener une étude sur la santé émotionnelle des journalistes mexicains chargés de couvrir les guerres pour le contrôle de la drogue dans leur pays. Il a depuis réalisé des études au Kenya, en Iraq, en Syrie, en Afghanistan et en Europe par rapport à la crise migratoire.

Ses recherches ont porté sur plus d’un millier de journalistes sur le front et ont abouti à la production, en 2011, du documentaire « Under Fire »[1], qui a été sélectionné pour un Oscar. Les travaux qu’il mène actuellement visent à aider les journalistes afghans eu égard à la récente prise de pouvoir par les talibans. Dernièrement, il a écrit, réalisé et produit un court documentaire intitulé « A Quiet Courage: Afghan Journalists in a Time of Terror »[2] afin de sensibiliser l’opinion au sort des journalistes afghans.

Égalité des impacts – inégalité des ressources

L’observation la plus importante et la plus fréquente est la suivante : où qu’ils soient dans le monde, les journalistes en zone de conflit courent un grave danger physique et, par extension, présentent un risque élevé de troubles comme le trouble de stress post-traumatique (TSPT) et la dépression.

Migrants arrivant par bateau de Turquie à Lesbos Grèce accompagnés de journalistes.

Si de nombreux organes de presse occidentaux reconnaissent désormais l’importance de préserver la santé physique et émotionnelle de leurs journalistes, on ne peut pas toujours en dire autant des médias non occidentaux, au sein desquels le sujet de la santé mentale des journalistes n’est même pas abordé. Les reporters à qui l’on demande d’effectuer une mission importante et extrêmement dangereuse ne bénéficient d’aucun soutien.

D’autres éléments aggravent encore cette situation : les dangers croissants pour les médias dans des pays comme la Syrie et l’Afghanistan, où le kidnapping des journalistes suscite de nouvelles préoccupations. Les groupes médiatiques occidentaux sont nombreux à ne pas vouloir envoyer leurs propres reporters dans ces pays et préfèrent compter sur des journalistes locaux et indépendants pour obtenir des informations. Ces hommes et ces femmes n’ont guère de soutien en matière de santé mentale, voire aucun.

Un problème mondial – Pourquoi ce sujet est-il important ? 

Dans une économie mondiale et dans un monde de plus en plus interconnecté par l’intermédiaire des médias sociaux, nous ne pouvons ignorer les événements qui se produisent loin de nos rivages et qui ont le potentiel de nous toucher tous. Si nous voulons comprendre pourquoi des hommes décident volontairement de lancer des avions contre des gratte-ciel au cœur d’une grande ville, nous avons besoin de savoir ce qui se passe dans le monde. Les journalistes nous informent, mais le journalisme de qualité dépend de reporters en bonne santé. Les traumatismes, le stress, la dépression, la toxicomanie, les TSPT… même un seul de ces problèmes peut avoir des conséquences désastreuses sur le bien-être d’une personne.

« Les travaux du Dr Feinstein lèvent le voile sur des endroits très sombres et oubliés. » 
Journaliste

Une approche globale

La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible de traiter ces pathologies et que KBF CANADA collabore avec le Dr Feinstein pour offrir des séances de psychothérapie à court terme aux journalistes qui travaillent dans des zones de conflit, afin de leur donner des outils pour mieux gérer leurs besoins actuels et futurs en matière de santé mentale.

De vastes réseaux à travers le monde contribuent à identifier des journalistes locaux qui pourraient avoir besoin de thérapie. Cette thérapie s’effectue dans la langue de leur choix et tout est mis en œuvre pour que les journalistes et les thérapeutes se correspondent, tant sur le plan linguistique qu’au niveau culturel. S’il n’est pas possible de trouver un thérapeute local, une assistance à distance est assurée par des thérapeutes résidant ailleurs.

 

[1] « Sous le feu » (traduction libre)

[2] «  Un courage discret : les journalistes afghans contre la terreur » (traduction libre)